La page d'écriture

Publié le par almanito

Ça avait bardé pendant le repas, Jeanne avait remis cette histoire d'écriture sur le tapis entre la salade de tomates et le poulet haricots verts et Louise en avait perdu l'appétit.

C'est que le temps pressait maintenant, on avait que trop repoussé la date d'entrée à l'école de Louise et il était plus crucial, selon Jeanne, que la petite sache écrire avant. Encore heureux qu'elle ait su lire si facilement, mais l'écriture ?!

Un massacre. Une page entière pour écrire une phrase, la petite ne maîtrisait pas sa propension à la générosité, à la grandeur, plaidait Hugo. Tu veux dire qu'elle ne maîtrise rien, elle est brouillon, incapable de délicatesse dans ses gestes, et d'abord regarde ses mains, toujours sales, mais dieu du ciel, dans quoi les met-elle ?! On va en faire un mécano de ta fille, voilà. Analphabète et les mains dans le cambouis, voilà ! Répliquait Jeanne, toujours soupe au lait face au calme de Hugo.

Du coup, Louise était consignée, toute seule au milieu de jardin, devant sa petite table, pendant que les autres « qui savent écrire, ELLES », iraient s'amuser...
Louise suçait un crayon dubitativement en lisant la page choisie dans « la chèvre de monsieur Seguin » qui finissait si mal, qu'elle en avait fait un véritable scandale suivi de larmes de révolte et de colère la première fois qu'elle l'avait lue.

« Louise ! Tu t'y mets au lieu de rêvasser ? »

« voui... »

« Et pas de lettres à bâtons, hein ! Tu écris comme les grands, avec les virgules et les majuscules, et sans déborder ! »

Plus facile à dire qu'à faire ! Louise respira un bon coup et « s'y mit » en penchant la tête d'un côté, mordant, pour s'aider à la précision, un petit bout de langue qui dépassait entre ses incisives.

Mais les mots s'obstinaient à se révulser sous la plume sergent major qui elle aussi s'ingéniait à la contrarier

malgré sa bonne volonté. Le petit bout d' acier s'écartait dangereusement, alerte fatale du trou dans la page dont elle était coutumière. La plume s'écartait, grinçait sur le papier qui se plissait et c'était la catastrophe annoncée. »

« Ma plume est cassée, c'est une vieille plume que vous m'avez donnée ! » claironnait-elle alors sur le ton de l'injustice flagrante à laquelle on la condamnait, mesurant sa solitude en souhaitant que ce soit Hugo qui vint à son secours plutôt qu'une Jeanne hors d'elle...

« Cette gosse me fait endêver, vas-y toi, sinon je la pile sur place » disait Jeanne.

Hugo réparait les dégâts, arrachait la (ou les) page cruellement mordue, changeait la mauvaise plume qu'il trempait dans l'encrier avec juste la bonne dose d'encre et formait les premières lettre de la nouvelle page. Louise suivait un moment le joli tracé commencé puis sa main recommençait de plus belle à divaguer tandis que les lignes se liguaient contre elle à leur tour, pour suivre des ondulations improbables.

Les lettres ainsi disposées en arabesques lui firent soudain penser à un oiseau, oui, un oiseau... Elle pourrait bien, tout de même, juste pour soulager sa main en dessiner un, dans un coin, un tout petit que maman ne verrait même pas... Comble de bonheur, un papillon passa, tout bleu et joyeux, cherchant quelque occasion de rire sans doute. Elle le suivit des yeux un instant. Et rajouta, dans un autre coin, le petit papillon...

Dommage que je n'aie pas mes crayons de couleur... soupira t-elle. Monsieur Seguin et même la pauvre petite chèvre seraient certainement contents de voir qu'elle avait pensé à leur ajouter une petite note de gaieté entre ces lignes...

Puis Cacou, le petit voisin arriva. A pas furtifs, moitié plié en deux, les joues peinturlurées de gouache rouge et noire, avec sa hache de guerre et sa coiffe de plumes sur le crâne. Plus sioux que jamais.

« ils sont où, les cow-boys ? T'es encore punie ? »

« Sont dans la cuisine. Dis....t'as pas des crayons dans ta poche ? »

Cacou vida ses poches dont le contenu était toujours utile et intéressant : ficelles, scoubidous, clous, papier argenté, hélico d'akènes, billes, cailloux biscornus, élastiques... Ce jour-là, un seul petit bout de crayon tout rabougri, dont le bout était férocement marqué des molaire de l'Indien.

« Rouge ? Çà ne va pas, mon papillon est bleu... t'en as pas un autre chez toi ? »

« Çà m'embête de passer encore par-dessus le grillage, déjà que j'ai déchiré mon short en venant... » Pouffa t-il en se retournant pour faire voir le bel accroc sur ses fesses.

« Tiens, pousse-toi, je t'en fais un peu » fit-il, bon prince.

Pendant que ce grand copain compréhensif s'appliquait sur le cahier de Louise, celle-ci, libérée et presque heureuse -Jeanne ne manquerait pas de reconnaître les pattes de mouches caractéristiques du Cacou, elle le savait bien – ramassait les pages rageusement arrachées les unes après les autres, que la brise avait éparpillées comme des feuilles d'automne dans ce jardin d'été. Consciencieusement pliés, nets, de petits avions blancs et légers s'envolèrent entre les branches des jeunes cerisiers nouvellement plantés.

Et Louise-qui-ne-savait-pas-écrire rêvait...




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Q
Merci pour ce lien que tu m'as apporté... j'adore !<br /> Rêver et faire vivre son rêve, c'est si beau !<br /> Merci pour cette superbe page d'écriture.<br /> Passe une douce journée.
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A
Ta jolie page m'y a fait penser tu vois nous avons des souvenirs et des rêves en commun:)
I
Jeanne est peut-être sévère mais il y a des moments où il est nécessaire de pousser un enfant afin qu'il travaille, que ce soit l'écriture, la lecture ou autre chose.<br /> Qui n'a pas été comme Louise,... préférer rêvasser et regarder les papillons :)<br /> Un beau texte alma, comme toujours !
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A
Nous sommes tous des Louise, je crois et qui mieux qu'une photographe rêve en cherchant à capter un papillon dans son objectif? ;)
M
Adorable petite Louise. Rêvasser et dessiner un papillon, c'est bien plus important que tout le reste ! Ce n'est certes pas moi qui dirai le contraire....
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A
En même temps rien ne l'empêchait de faire les deux;)
H
Joli texte. Un thème aux saveurs de madeleine de Proust. On trempe un truc et tout un flot de souvenirs viennent vous éclabousser ...
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A
Et on laisse des miettes aux petits piafs et la serveuse râle et le charme est rompu :))
P
Quand on y pense, on nous en demande vraiment beaucoup quand on est minauds. On se demande parfois s'ils se souviennent bien les grands de ce qu'il ont du traverser au même âge.<br /> Jeanne est bien dure comme maman, elle doit faire partie de ceux qui sont nés adultes ;-)<br /> Bonne soirée à toi et comme toujours j'aime te lire.
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P
C'est certain, et au final c'est l'essentiel, mais que c'est difficile tout de même ;-) Je ne crois pas que j'aurai le courage de recommencer, et ça tombe bien, la machine est HS ! hihihi
A
:)) J'aime bien "le mode d'emploi". Sont pas mal réussis et heureux, finalement, c'est l'essentiel.
P
A vif, peut être pas, j'ai compris beaucoup de choses avec le temps, fait des erreurs aussi. L'éducation des enfants est un métier dont il n'y a pas de règle et c'est bien difficile.<br /> J'en ai eu trois, et aucun des trois n'avais le même "mode d'emploi" ;-)
A
C'est ce que j'ai pensé aussi, Pascale, sans pouvoir te le dire par discrétion, mais puisque tu en parles, j'ai pensé que tu étais assez à vif encore sur le sujet, ce que je comprends fort bien;)
P
Je sais bien, mais bon, ce doit être mon expérience personnelle de l'enfance qui me fait avoir ce mouvement vis à vis de Jeanne, et oui, j'ai bien remarqué cela au fil de tes histoires ;-)
A
:)) Oui, mais tu as des gens soupe au lait dans le genre de Jeanne qui recèlent en même temps des trésors de tendresse. Ce sont des personnages qui reviennent souvent dans mes histoires, et tous ont plusieurs facettes, avec des zones de lumière et d'ombre comme dans la "vraie vie". Tu peux voir d'ailleurs que la petite fille n'a pas l'air de se biler pour ça ;)
P
On peut apprendre aux enfants sans se montrer blessant non ?<br /> « Cette gosse me fait endêver, vas-y toi, sinon je la pile sur place » Jeanne manque un peu de patience non ?
A
C'est marrant, tout le monde plaint cette pauvre petite:)) Faut bien que les enfants apprennent, tout de même ...
J
Un très beau texte riche en détails croustillants, merci...
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A
Merci Joëlle
P
Il y a un temps pour tout. Celui pour écrire, et celui pour jouer. Triste de mélanger les deux.
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A
Quel enfant n'a pas vécu cela et n'en garde pas un si mauvais souvenir? ;)
C
En hommage à tous ceux qui ne savaient pas "écrire" (j'en étais), et qui finissent par ECRIRE...
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A
Pourtant tu étais née pour écrire, Carole!
J
Si les adultes pouvaient se souvenir qu'ils ont été des enfants !!<br /> Très beau texte Alma<br /> Merci
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A
Merci Jackie, bonne soirée.
C
Chaque chose en son temps ... un peu de rêve ne fait pas de mal ... et Louise saura un jour aligner les mots ... un texte tout simplement délicieux ...<br /> Merci et belle soirée Alma
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A
Merci Christine, oui, laissons le temps de rêver aux enfants :)
E
Mais que c'est beau !<br /> Tu nous fais entrer dans la tête et le coeur de la petite Louise privée de jeux, assignée à résidence devant sa page d'écriture. Tu sais nous faire vibrer, écartelés entre la lourdeur pataude des doigts de l'enfant et les vagabondages légers et poétiques de son esprit.<br /> La chute, comme à ton habitude est belle et nous donne espoir, grâce à la connivence entre les deux enfants solidaires.<br /> Bravo Alma, quel joli moment tu nous fais passer !<br /> Bon dimanche à toi, à tous.<br /> eMmA
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A
Juste un peu d'air dans ce monde irrespirable!
C
Cette petite Louise est un peu rêveuse et c'est plus fort qu'elle, sa main a vite fait de vagabonder et de l'emmener vers d'autres horizons ! Un rien la déconcentre ... un papillon, peut-être un oiseau ou un joli nuage ! J'aime beaucoup le personnage de Cacou et ses poches remplies de trésors !<br /> Bon dimanche, bisous !<br /> Cathy
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A
Oui, le Cacou, je l'invite de temps en temps, il est marrant. Merci Cathy
E
Pauvre petite Louise , elle me fends le coeur .Comme je la comprends , la plume est vieille, les lignes gondolent et les mots se révulsent !Déjà , si petite , elle est cataloguée , alors qu'il faudrait peut- être parler avec elle , la comprendre ......... c'est bien de dessiner et de rêver !<br /> Ma fille est gauchère , et je me suis battue dans chaque classe pour qu'elle écrive de la main gauche et que l'on ne fasse pas de réflexions négatives sur son écriture !<br /> Un très beau texte qui accapare et fait réagir , j'aime beaucoup.<br /> J'adore le petit voisin !<br /> Belle soirée Almanito
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A
Naaaan, la petite Louise n'est pas une petite fille incomprise, elle a son petit côté teigneux et cabotin aussi, rassure-toi :). Le petit gars fait de temps à autre des apparitions au fil des récits. <br /> Merci Erato.
P
Pauvre Louise avec ses devoirs de torture. Est ce qu'on lui a permis la main gauche? Quand j'étais petite les gauchers étaient tellement mal vus qu'on les obligeait à utiliser la main droite.<br /> Pour apprendre à écrire il y a rien de mieux que le dessin avec des couleurs. <br /> Ma Louise à moi, de 15 mois, adore gribouiller mais plutôt sur la table, le sol, le mur! C'est plus creatif et plus spacieux qu'une feuille de papier.<br /> J'adore ta petite Louise, son voisin à la culotte déchirée et aux poches pleines de joie.
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A
oui, dans un autre texte, elle est gauchère. En plus :)). C'est bien de faire la déco des murs, tu me la prêteras, ta petite Louise?, j'ai de grands murs tout blancs et tristes...
C
Ton texte me fait penser à deux choses : la première quand j'essayais d'écrire avec des plumes quand j'étais petite avec tout ce que ton récit nous remet en mémoire, et ce, que l'on sache bien écrire ou non. L'autre, c'est à ma fille quand elle était à l'école primaire, il y avait des lettres qu'elle formait mal et le maître d'école l'avait équipée d'un "doigtier" ainsi que d'autres gamins et ils avaient honte. Elle m'en parle assez souvent. J'aime bien tes histoires, tu sais y ajouter des ingrédients secrets qui ont le chic de faire mouche dans les mémoires comme de petites clochettes.
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A
C'est sûr qu'il y a un peu de nous dans ce que nous écrivons, même dans une fiction. Les souvenirs d'enfance font toujours mouche parce que nous avons tous un peu les mêmes et que nous leur jetons un regard attendri... forcément.