Balayeur de rêves

Publié le par almanito

Lamine.
Balayeur sénégalais de père en fils depuis qu'un ancêtre avait si bien tiraillé à Bir Hakeim que la nation reconnaissante lui avait troqué son fusil contre un balai.
La famille n'avait pas perdu au change, estimait Lamine, surtout depuis qu'il officiait dans le secteur de la vieille ville. Une petite place justement nommée place de la Comédie avec son cinéma de quartier aux sièges fanés et en face, la façade d'un théâtre récemment reconverti en académie des Beaux Arts,  mêlant cariatides de stuc 1930 et personnages de la comédia d'ell arte en bas-reliefs.
Un village dans la ville, un  cocon protégé du tapage et des relents de gazoil  où il veille en oiseau protecteur du haut de son nid mansardé établi au dernier étage d'une maison bourgeoise. Il a vécu et vieilli là et maintenant ses cheveux et sa barbe ont pris la couleur gris-bleutée de son éternelle casquette délavée. 
Les bars et les commerçants lui donnent encore la pièce et le coup à boire ou lui offrent le pain et quelques poignées de légumes secs quand il passe le balai, mais ce que Lamine préfère, c'est le cinéma, après la dernière séance du ciné club.
les gens perdent leurs rêves, savez-vous... dit-il en s'appuyant contre le balai pour tailler une bavette avec le flâneur. Les gens viennent rêver un peu dans ce vieux cinoche, ils emportent des images qui s'envolent très vite sous leurs pas... voyez: de sa poche, il sort une boucle d'oreille qu'il tient entre deux doigts tremblants. La boucle de Casque d'or...Il raconte en mots simples le triste sort du beau Manda, les regards de flamme des amants condamnés... En parlant de Signoret, dont à l'évidence il est encore amoureux, il parle de madame Rosa et de ce petit mouchoir brodé qu'il a récupéré, lui aussi. Tenez, continue t-il, j'ai aussi chez moi le marcel de Coluche...Tchao Pantin... Et puis le foulard rouge de Mike Macarenhas...Le harpon rouge, vous connaissez? demande t-il. Soudain décontenancé par la remarque un brin sacarstique du passant, Lamine se trouble: en noir & blanc, vous êtes sûr?! C'est que Lamine voit tout en couleur. Vexé il rempoche ses trésors.
Les alentours du banc devant le cinéma sont jonchés de tickets usagés qu'il ramasse consciencieusement en hochant la tête. Les gens jettent et oublient si vite ces petits bouts de rêves... Lamine les ramènera à la maison où ils rejoindront les autres, soigneusement préservés dans la grande malle, à côté du vieil harmonica de Il était une fois dans l'ouest, de la cafetière du poète et de tant d'autres témoins. Qui sait si un jour quelqu'un ne reviendra pas chercher un peu de nostalgie...
Le mur aveugle au fond de la cour a pris lui aussi des couleurs depuis que l'école de peinture a ouvert. Les jeunes en ont fait une grande fresque vivante qui raconte Sa place, ses bars et ses petits bals du samedi soir, ses belles et hautes maisons secrètes, l'étal de la petite fleuriste et lui, Lamine, le grand Lamine en personne, penché sur son balai dégarni qui soulève une poussière d'or et d'étoiles pailletées.
 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

écureuil bleu 16/08/2017 14:49

Et bien je suis sous le charme : tu sais me faire rêver...

In the Mirror 05/06/2017 09:42

Quel beau texte alma !
"la nation reconnaissante lui avait troqué son fusil contre un balai". Ils n'ont pas été gâtés par nos gouvernants tous ces soldats venus d'ailleurs.
"le grand Lamine ... soulève une poussière d'or et d'étoiles pailletées.". Superbe !
Voir et revoir ces films que tu cites sont toujours un plaisir, ils permettent, comme Lamine, de rêver. Merci.

jack 23/05/2017 21:53

Tu viens de ma faire du souvenir du si beau film avec Philippe Noiret "cinema paradiso" ou paradisio ?? qui m'avait tellement ému. Merci Alma :)

almanito 23/05/2017 22:13

Contente de ce petit signe, Jack :) Amitiés

Joseph Guégan 21/05/2017 10:49

Très beau texte, nostalgique qui ma remis en mémoire quelques images de ces beaux films.
Il n'y en a qu'un que je n'ai jamais vu: Le Harpon rouge.
Bon dimanche

caroleone 19/05/2017 21:06

Lamine le collectionneur de rêves, balayant les poussières du réel pour y placer les pétales d'opale pressée et de rose évidente de la fiction, reine de l'émotion. Dans un ticket il a puisé de quoi réinventer l'alphabet, dans la couleur chaque jour il a pêché le mot cœur, dans le souffle de l'harmonica il a uni le son à l'image et la couleur une fois encore a habillé de ses mots doux, ses rêves les plus fous.

Joëlle 19/05/2017 10:35

Un texte bien mené une fois de plus, merci pour ce moment d'agréable lecture, bonne journée à toi

emma 13/05/2017 22:57

étrange étranger dans cinema paradisio, superbe...

MD 13/05/2017 19:14

En noir et blanc ou en couleur, tu as su parfaitement donner vie à ce rêveur de cinéma. J'ai l'impression de le connaître et je rêve avec lui. Superbe billet, Alma !

polly 13/05/2017 16:35

Comme je me suis laissé embarquer avec ton balayeur sénégalais! Combien tu as su animé ce balai et ce noir et blanc tout en couleur du cinéma.
Tu as ces petites touches qui font les grands portraits.

Géhèm 13/05/2017 16:15

Il y a carrément des pépites dans ce que tu écris, Alma.

Loïc Roussain 13/05/2017 14:15

Merci pour ce retour d'une nostalgie délicieuse d'une époque pas si lointaine ...
Beaucoup de descriptions très colorées, pour une réflexion philosophique sur la question (c'est ainsi que je le prends) sur le respect de la personne humaine, et sur la reconnaissance.
LOIC

Sabine la pèlerine 13/05/2017 12:27

Je me gaverais de tes histoires, alma, et celle-ci est MAGNIFIQUE !

Elles ont ce "petit rien", à la fois émouvant et captivant, que je ne trouve nulle part ailleurs, tout simplement signées "Alma" !

Après t'avoir lu, les mots souvent ne me viennent pas en commentaires ...Un peu comme un film que l'on vient de regarder et qui nous laisse pantois sur le strapontin ! On laisse partir tout le monde et on quitte la salle en silence, derrière tous les autres, la tête et le coeur pleins, et on a pas envie de parler, de peur de réveiller cet état à la fois d'émotion et de bien-être qui s'est installé en nous ......

Ce "grand Lamine" a mis des ............ETOILES PLEIN MES YEUX !

Et si je voyais cette fresque, je pense qu'elle m'extirperait très vite des larmes .....

Les trottoirs de Paris et d'ailleurs sont si plein de "Lamine" .............
Je me retrouve tout à coup aux toilettes de la gare, à Paris (pas très romantique !) mais je revois la "dame pipi" que j'ai fait rire et qui, lorsque je suis partie, avait retrouvé comme un sourire d'enfant ...

Deux jours sur Paris, deux jours d'échanges merveilleux avec des passants, des "inconnus" ....Pas si inconnus que cela lorsque, comme toi tu viens magnifiquement de le faire avec ton "Lamine", on regarde les gens différemment, pour ce qu'ils ont de beau en eux !!!

Immense bisou alma : sabine