Parenthèse

Publié le par almanito

Les deux pigeons patientent sur la margelle. Ce sont eux qui attirent le regard au deuxième étage de cette maison étroite et haute, celle qui fait le coin de la ruelle qui grimpe si fort que souvent on l'évite.
Sous les persiennes entrouvertes des mains fébriles, un peu tremblantes,  s'efforcent de broyer une biscotte. Un visage apparait, encadré dans le battant du volet relevé, celui d'une vieille femme, qui regarde ses protégés festoyer des miettes si patiemment attendues.
La ville s'éveille doucement, le jeu des croisées qu'on ouvre étire au hasard la lumière du soleil sur la façade lépreuse. La vieille hoche la tête vers sa voisine en face, pas de bonjour sonore, les voix ne portent plus, pas de signe de la main, on économise le geste comme le pain, et puis  à quoi bon? Une vie de face à face muet, chacune dans son nid qu'on maintient jalousement à l'ombre des regards, même et surtout de ceux que l'on connait depuis l'enfance. 
On se regarde chaque matin comme on se regarderait dans le miroir si l'on en possédait un, mais a t-on besoin de cela. On scrute sur l'autre la trace grisâtre des jours, l'affaissement des chairs,  les scories de sa propre déchéance, la vie qui fuit sans grâce.
Quelque chose fait tic tac dans chacun des logis, le réveil datant d'après guerre chez l'une, qui s'arrête, parfois, sait-on pourquoi, et l'horloge gagnée à la loterie d'une foire campagnarde chez l'autre. Chez les deux la cafetière italienne sur le coin de l'évier, le café de la veille qu'on boira froid pour ne pas le perdre et le calendrier des postes d'une année révolue dont on n'a jamais tourné les pages.
Les mâchoires édentées rapprochent les nez des mentons, visages plus pâles de jours en jours comme les vielles photos effacées au-dessus de la cheminée, évanescentes dans la lumière trop vive mais les regards sont encore acérés: ces oiseaux de proies prostrés sur leur aire, se contemplent, jaugeant le signe de faiblesse qui aura raison de l'autre.
Une jeune femme  dans son habit de jogging moulant, ses cheveux lisses et noirs ramassés dans une cotonnade rouge, adresse un sourire rapide à la vieille aux pigeons. Un sourire sans importance, le sourire un peu automatique de la fille bien dans sa peau qui a déjà gravi la côte et  oublié et la vieille et ses pigeons. La vieille la contemple d'abord incrédule, est-ce qu'elle la connait? Non. Alors...Ce sourire? Puis,  comme une parenthèse furtive, un sourire un peu grimaçant enfin se dessine entre les lèvres rentrées.

Parenthèse

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Mony 25/07/2017 15:50

J'entends la voix de Goldman en te lisant. Un sourire, un simple sourire, peut faire tellement de bien...

almanito 25/07/2017 19:15

Le sourire devient si rare...

Joëlle 28/06/2017 09:57

Un instant de vie parfaitement décrit et illustré, une histoire qui ne nous laisse pas insensible, bravo pour ces lignes Almanito, bonne journée

Joseph Guégan 27/06/2017 11:17

Cela m'a fichu un peu le bourdon, c'est tellement bien observé et décrit que je vois bien la scène.
Le tic tac m'a fait penser à la merveilleuse, mais combien triste, chanson de Brel, "Les vieux".
Heureusement que tu finis ton texte avec un peu de vie.
Bonne journée

almanito 27/06/2017 13:23

Oui, à un moment j'ai pensé qu'il fallait donner une petite note plus rose à l'ensemble :)))

Géhèm 22/06/2017 17:06

Le message de 14:09 est bien de toi ?
Merci de ta réponse quand tu en auras la possibilité.

polly 19/06/2017 17:53

Bel instantané de la vie, même vécue elle a encore à vivre et à sourire. Effet miroir, et puis c'est bon de recevoir et de donner un sourire qu'il soit en retard n'a pas d'importance puisqu'on a tout à coup une jeunesse qui ressurgit. Tu as ce don précieux d'observer ces petits riens qui font toute une vie.

almanito 19/06/2017 18:17

Si tu as le temps jette un oeil au lien que Emma a mis dans son commentaire, je pense que toi aussi cela devrait t'intéresser. Merci Polly

Dominique 19/06/2017 16:58

Quand je vois les images, c'est que c'est gagné : le texte en fait est une peinture ! Bravo Alma, tu as encore touché en plein dans le mille !

almanito 19/06/2017 17:08

Merci Dumè :)

Géhèm 19/06/2017 07:47

C'est bête qu'on ne puisse pas mettre un smiley avec un sourire sans dent, mais le coeur y est. J'aime ta façon d'écrire ces petits instantanés si parlants. :o)

...Il faut que je prenne le temps d'éplucher le renvoi d'Emma aux neurones miroirs qui me paraît bien intéressant.

almanito 19/06/2017 08:03

Epluche, c'est très intéressant. Emma m'a aussi envoyé ceci:

https://www.youtube.com/watch?v=iZ1P7NjY4hA

CathyRose 18/06/2017 18:10

D'abord ce que j'aime chez toi ... ce sont tes descriptions, on s'y croirait ! Et puis on regarde avec toi ces petites vieilles édentées et un peu grises, et il suffit d'un sourire pour que l'une d'entre-elles se déride un peu ... Un sourire, un bonjour, ça ne coûte rien mais ça peut faire tellement de bien !
Belle soirée, bisous !
Cathy

CathyRose 18/06/2017 18:22

C'est toujours mieux que rien, c'est un début ... ou pas !

almanito 18/06/2017 18:17

Sourire crispé, sans beaucoup d'âme...

Merci cathy

In the Mirror 18/06/2017 13:55

Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie !.. Un texte dur, car nous passerons nous aussi par cet épisode de la vie et très émouvant. Les personnes âgées sont attachantes, il ne faut pas se priver de leur offrir un sourire pour leur donner un petit moment de bonheur, je le fais souvent.
Superbe alma !

almanito 18/06/2017 14:00

On passera tous par là mais personne n'est obligé de surveiller la voisine dans l'espoir qu'elle meure la première tout de même :))) la vieille est assez noire mais malgré tout capable d'un sourire...

MD 18/06/2017 13:04

Terrible et édifiant. Sourire de l'insouciance et sourire grimaçant aux lèvres rentrées...C'est la vérité toute crue. A chacun son tour, pas vrai ?
Bon dimanche Alma :)

almanito 18/06/2017 13:33

Ce n'était pas le jour pour lire ça, si j'avais su plus tôt je n'aurais pas publié ce texte ces jours-ci...

écureuil bleu 18/06/2017 10:13

Bonjour Almanito. Je viens de chez Cathycat, intriguée par qui est Almanito dont elle vient de me parler, dans son article du jour et pour lui avoir conseillé le merveilleux livre de James Conroy "Corps et âme" que j'ai adoré.
Belle évocation de la vieillesse et la solitude...

almanito 18/06/2017 10:51

Franck Conroy ;) Il a aussi écrit un recueil de nouvelles et un roman autobiographique" un cri dans le désert" que j'ai lus juste après "corps et âme" que d'ailleurs tu me donnes l'envie de relire car je les ai sans doute moins bien jugés après le premier que j'ai vraiment adoré.

Carole 18/06/2017 01:37

Chacun son tour : telle est la loi de la pente, qu'on ne gravit que pour la redescendre.

almanito 18/06/2017 09:48

Avec plus ou moins de grâce...

emma 17/06/2017 19:58

jolie scène si bien écrite !!! l'effet miroir qui fait sourire le bébé à qui on sourit, qui provoque l'empathie, http://www.cygnification.com/neurones-miroirs/

almanito 17/06/2017 20:21

Passionnant, j'aime bien la conclusion: l'homme a besoin de l'autre.

eMmA MessanA 17/06/2017 19:33

J'essaie (mais je n'y arrive pas toujours, crois-moi) !

eMmA MessanA 17/06/2017 19:16

Belle tranche de vie.
Oui, oui, oui, sourire, même quand on a envie de râler.
Ton texte me fait penser à la chanson de Goldman "Elle met du vieux pain sur son balcon pour attirer les moineaux, les pigeons..."

almanito 17/06/2017 19:25

Toi, tu l'as toujours, le sourire :)

cathycat 17/06/2017 16:06

Promis, j'y pense... :-)

almanito 17/06/2017 16:13

Tu pense trop. Fais :)

cathycat 17/06/2017 15:51

Quand je dis que le sourire et mère de toute les vertus... Un moment fugace qui a arraché un sourire à la vieille femme recluse dans son passé, comme la fleur éclos dans le désert après une pluie. J'adore. Cette jeune fille n'imagine même pas le bien qu'elle a fait en étant pleine de vie et de bien être. Super !!!

almanito 17/06/2017 15:57

J'en suis persuadée, j'essaie de toujours sourire dans la rue car les autres n'ont pas à subir mes soucis et ma mauvaise humeur, ils ont leur lot eux aussi et puis ça facilite les contacts, j'adore papoter de tout et de rien au coin de la rue avec des gens que je connais à peine ou pas du tout:)) (bavarde voui!)

J'ai répondu à ton mail, va voir l'idée que j'aie eue comme elle est bonne! AU-BOU-LOT Cathy :)