Monsieur Léon

Publié le par almanito

Pendant des jours il avait plu du soleil à gros flocons brûlants et aveuglants. Les troncs rachitiques ployaient sous le poids des boules de feu en séchant sur pied et les dos des hommes accablés se courbaient.
Le sirocco laissait dans l'air ses particules jaunes qui raclaient impitoyablement les gorges et recouvraient aussi bien les sols que les peaux.
Monsieur Léon était arrivé le jour où des gouttes lourdes, aussi larges que des pièces de cent sous, celles qu'on recevait de son parrain  le jour de la grande communion ou parfois du certificat d'études  à l'heure où l' IPad n'existait pas.
Heureux comme un poisson qui retrouve l'eau, il avait retiré sa chemisette que sa bedaine proéminente ne permettait plus de boutonner pour ressentir  sur chaque grain de sa peau la manne fraîche que le ciel se décidait enfin à lâcher. Le délice ne dura pas, la pluie cessa, ne laissant pas la moindre empreinte dans la poussière safranée  de la grande terrasse où il avait fait ses premiers pas, il y avait...  si longtemps.
Il était rentré et s'était mis au piano. Les voisins allaient encore crier mais qu'importe, il fallait bien que l'on sache qu'il était revenu et que l'on se fasse une raison dès le premier jour des vacances. Et puis ils pouvaient bien râler, les voisins, il était sourd, alors!
Il commença par un petit air triste, la note hésitante  comme les dernières gouttes de pluies restées en suspend sur les tuiles, indécises au bord  du toit avant de se laisser choir quelques mètres plus bas dans un clap..clap mélancolique. Puis il avait entonné un blues connu, monsieur Léon aurait voulu être Africain pour chanter le blues. C'était d'ailleurs ainsi qu'il avait séduit la blonde Armelle, lors d'un dîner chez des amis à Bourg-la-reine -  ça ne s'invente pas. La jeune fille en fleur s'était pâmée d'admiration en entendant la voix grave du jeune interne en médecine, avait mis sa main sur son coeur pour en calmer l'émotion inconnue et il l'épousa quelques mois plus tard.
Soudain un coup de tonnerre retentit, couvrant le blues qu'il envoya bouler allegro presto dans les champs de coton pour rejoindre la terrasse. Au loin, des éclairs menaçants dans un ciel d'encre: "ça va péter", marmonna t-il réjoui,  comme dans l'attente d'un feu d'artifice. Le port à sa gauche dans un halo de lumières et d'ombres inquiétantes lui faisait signe, mais le temps était passé où, gamin, il filait piquer une tête entre les pointus paisibles des pêcheurs. De gros poids lourds de la mer, aussi haut que des immeubles bouchaient la vue du golfe jusqu'aux montagnes sur l'autre rive. Quelques éclairs au loin, la pluie bienfaisante ne tarderait plus, promettant le déluge que chacun attendait, haletant aux fenêtres.
En un instant des bourrasques firent claquer les persiennes, les façades vibrèrent sous l'impact du tonnerre et des éclairs. Des croisées que l'on ferme à grands efforts en jurant contre le vent, quelques fracas de vitres brisées, le quartier tout entier contempla, médusé et frustré,  le spectacle derrière les volets clos. Excepté monsieur Léon, pataugeant de bonheur sur sa terrasse, happant l'air frais avec gourmandise, s'enivrant de la violence démente des éléments."Old man river! Old man river..."
-Léon! Tu es fou?!
Armelle apparut défaite, rose,  le cheveu mouillé et plat  dans l'entrebâillement de la porte-fenêtre. Sa barrette à papillon avait glissé au niveau de ses yeux  et sa petite robe à volants n'avait plus de mousseline que le nom.
-Ah tu es rentrée, murmura t-il en trottinant vers elle.
La porte se rouvrira quelques secondes, le temps d'expédier les mules du docteur sur la terrasse et d'entendre les reproches suraigus de l'ex douce Armelle devenue "Armèèèle l'acariâtre" , t'as-un-sacré-culot-de-rentrer-mettre-de-la-bouillasse-à-l'intérieur!
Il réapparaitra après l'orage, quand le soleil couchant,  entre deux nuages, donnera des teintes violacées à la maison d'ocres pâles. Le ventre en avant,  penaud comme un gamin pris en faute, gauche et ne sachant  que faire de son corps, il huma l'atmosphère chargée d'iode et d'humus,  alluma une cigarette. "Quitte à me faire engueuler..." Son dos toujours nu portait l'empreinte de la chaise de la cuisine où il fut consigné  pendant le nettoyage: une fleur aux quatre pétales arrondis au centre d'un entrelacs de tiges. 
 

Monsieur Léon

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écureuil bleu 15/08/2017 10:28

Léon me plait bien avec sa petite bedaine et son attirance pour la pluie. Bonne journée

almanito 15/08/2017 12:30

:)

Mony 25/07/2017 15:56

Tu es décidément une fine observatrice des petits travers des gens, une bonne narratrice aussi, 'videmment :)

almanito 25/07/2017 19:15

Ce sont nos petits travers qui font de nous des personnages;)

jacques 19/07/2017 15:28

Comme tu sais bien observer les gens !

almanito 19/07/2017 15:45

Ho Mister Jack! Comment vas-tu?

Joseph Guégan 07/07/2017 19:11

Dire que je lis ce beau texte à 19h00 alors qu'il fait encore 38° dehors. Je prendrais bien un peu de cette pluie rafraîchissante.
Bonne soirée Alma

almanito 07/07/2017 19:14

Oui mais l'orage est passé et il fait chaud aussi, bien qu'on ait l'air marin qui nous laisse respirer. Merci Joseph

In the Mirror 02/07/2017 21:40

Le récit que tu fais de l'orage et de Léon sous la pluie me fait penser à une scène du film de Jean de Florette où il attend expressément la pluie et quand elle arrive, il est fou de joie.
Excellent texte, comme d'habitude alma.
"Léon l'Africain", je suppose que tu connais l'excellent livre d'Amin Maalouf.
Je n'ai pas trouvé le nom de cet arbre, il est superbe !

In the Mirror 02/07/2017 22:13

Tu devrais aimer le livre ;)

almanito 02/07/2017 21:47

Alors je ne connais pas l'arbre, je n'ai pas lu le livre d'Amin Maalouf et je n'ai pas vu Jean de Florette en entier :)) J'ai du pain sur la planche comme tu vois et je commencerai par le livre, merci Katia:)

CathyRose 02/07/2017 20:22

Comme toujours Alma, j'adore tes descriptions, que ce soient celles de tes personnages, ou celles de paysages ! Moi comme Léon j'aime l'orage ... mais peut-être pas au point de rester dehors sous la pluie ! ;)
Belle soirée, bisous !
Cathy

almanito 02/07/2017 21:24

La pluie quand il fait chaud, c'est génial, mais pas sous l'orage, pour moi:))

carnetsparesseux 02/07/2017 10:55

:)
j'aime beaucoup !

almanito 02/07/2017 10:58

:) merci!

Loïc Roussain 02/07/2017 09:17

Le lourd et le léger, tout en contrastes, en opposition, et pourtant complices, pour un personnage très touchant. Merci.
Le "Il a séduit Armelle à Bourg-la-Reine" est génial !
LOIC

almanito 02/07/2017 10:02

:)) ça ne s'invente pas, tu penses bien que je ne pouvais pas!

fanfanchatblanc 02/07/2017 08:52

Un texte vivant et touchant. Oh que Léon est vivant et sa douce mégère aussi. L'annonce de l'orage dehors et dedans est fort bien narrée.. et très visuel est ton texte. On imagine bien tes personnages et notamment ce Léon heureux sous la pluie. ça me renvoie à quelques années lorsque avec mon compagnon nous adorions sortir sous la pluie d'été aux grosses gouttes. J'ai gardé ce goût de la pluie.
Bon dimanche Alma
PS. Merci pour ce bel arbre d'une belle élégance

almanito 02/07/2017 10:03

Une pluie d'été et sans orage, je prends aussi!

polly 02/07/2017 01:05

Son "Armèèèèèèèèèèèèèèèèèle" et non Amédée, un Amédée n'aurait jamais râlé ainsi.

polly 02/07/2017 01:04

J'adore les orages surtout quand je suis à l'abri, et je comprends tout à fait son plaisir, il aurait dû m'épouser, je ne suis pas une maniaque du ménage surtout avec chats et chiens et parfois poules :)
Et la pluie! Quel bonheur quand elle est arrivée après cette chaleur suffocante qui m'empêchait de bouger le moindre orteil. Aujourd'hui je suis allée en Ardèche, me balader... sous la pluie.
Son Amédée rabat-joie je l'aurais laissée dehors. Tu nous as encore embarqués dans un petit plaisir malin même s'il finit sur une plainte acariâtre, il n'en fut pas moins rafraîchissant.
Je ne connais pas cet arbre magnifique, il est comme un feu d'artifice.

almanito 02/07/2017 10:06

Chouette balade, l'Ardèche, t'en as de la chance, tu vas nous faire un petit récit à la suite de celui de l'Auvergne?

L'arbre, je ne sais pas comment il s'appelle, si qqu'un a une idée...

Carole 02/07/2017 00:44

Un tonnerre familial, qui ne pourra pas faire oublier l'orage intérieur, et le souffle ardent de la liberté retrouvée.

almanito 02/07/2017 10:07

Elle n'a pas l'air bien méchante, la pauvre Armelle, juste un peu limitée dans les grands rêves de son homme:)

Dominique 01/07/2017 17:45

Danser sous la pluie, sauter dans les flaques... les vieux enfants se font toujours rabrouer par leur fée du logie ! Il y a des chôses avec lesquelles elles ne plaisantent pas les mégères, comme de faire reluire le formica de la cuisine ou le sol en petits carreaux jaunes !
Encore un texte d'ambiance que j'aime beaucoup ! Belle journée Alma.

almanito 01/07/2017 17:50

Mais c'est trop drôle de les voir filer doux quand mémère rentre à la maison:))

caroleone 01/07/2017 17:37

Quel beau voyage dans l'orage d'été et dans l'au-delà.....Old man river, c'est la chanson de Paul Robeson, ton pote ? Et dis-moi, qu'est-ce que cet arbre exotique en photo ?

almanito 01/07/2017 17:43

Oui, Robeson toujours;) et je me souviens de ton très bel article assez récemment.

Alors l'arbre je n'en sais rien. J'ai regardé sur google, beaucoup ressemblent mais je ne retrouve nulle part ce "feuillage" clairsemé et retombant très particulier...

emma 01/07/2017 14:59

magnifique ! et des personnages tellement vivants comme d'hab ! et voilà, tu m'as mis en tête ça, et ça va me faire la journée https://www.youtube.com/watch?v=dRbjG6I-1No

almanito 01/07/2017 15:07

Ha oui, je n'y avais pas pensé, bon c'est parti pour la journée chez moi aussi!